Remerciements
Le blog de Patrick
Vingt ans après
29 Mars 2009
Je relis ces lignes que j’ai écrites il y a exactement 20 ans lorsque je suis allé en Israël pendant le mois de mars 2009. J’ai aujourd’hui 74 ans et j’ai arrêté de donner des concerts depuis longtemps. J’ai joué dans de nombreux endroits et même si je n’ai jamais été aussi connu et reconnu que je l’aurais souhaité, j’ai toujours continué à mener ma barque en France et à l’étranger. Il y a toujours eu des gens qui me demandaient si j’arrivais à vivre de « ça » et quel était mon vrai métier ?

J’ai réussi bon gré mal gré à garder le cap, malgré les diverses crises économiques que le monde artistique a toujours traversé. Il ne me reste de tout ça que quelques photos, quelques vidéos, quelques livres ou cd qui ne se sont jamais tellement vendus mais que j’ai été heureux de réaliser. Je vis toujours en Dordogne, dans une petite maison que la banque a essayé de récupérer plusieurs fois mais, pour le moment, je tiens le coup. Je n’aimerais pas être obligé de m’en aller d’ici avec ma retraite et mes souvenirs sous le bras. Pas d’endroit où aller. « Est-il encore long le chemin ? » comme disait grosso modo Jo Dassin.

En ce moment, je m’occupe du jardin, du potager, je continue à écrire. Mes fils sont passés me voir avec leurs familles et nous avons regardé ces photos que j’avais prises en Israël. Mes petits enfants ont rigolé quand ils m’ont vu à Bethléem avec le dromadaire. « C’est qui? C’est toi ? Qu’est ce que t’as changé. » m’a dit cruellement ma petite fille. Tout le monde est parti ce matin et la maison me semble vide à présent.

A l’époque, quand je suis rentré de ce voyage, j’ai enchaîné tout de suite sur d’autres projets mais aujourd’hui, je ne me souviens plus exactement de ce qui s’était passé à l’époque. Il y a eu les éternelles disputes car chacun a essayé de récupérer ce petit texte pour l’accommoder à sa sauce : ceux qui étaient pour, ceux qui étaient contre, ceux qui n’avaient rien à dire mais qui voulaient la ramener. L’un de mes amis m’a dit qu’écologiquement ma démarche avait été totalement inefficace et polluante. Nuisible, même. Chacun pourrait aller à l’autre bout de la planète pour voir ce qui s’y passe ; le tourisme géopolitique n’a jamais avancé à rien : trajets en avion, énergie gaspillée, méconnaissance du terrain pour finalement pondre un texte qu’on aurait pu aussi bien pomper en surfant sur internet. Il y a des gens dont c’est le métier. Si tout le monde en faisait autant, ce serait encore plus le bordel sur la planète.

Pourtant, le bordel a continué bien après mon retour. Mais je suis heureux d’être allé au bout de mon chemin à l’époque. Je voulais m’en rendre compte par mes propres yeux. Ça n’a pas toujours été facile. Depuis, la situation ne s’est guère améliorée ni au Proche Orient, ni dans le monde. Des gouvernements successifs ont essayé, mais trop d’enjeux socio-économiques se sont mêlés du destin des hommes et de leurs aspirations profondes. Comme je le disais à l’époque « 1 pas en avant, 2 pas en arrière » Trop d’ultrareligieux ont essayé de sortir leur épingle du jeu en manipulant honteusement les populations, les fidèles au détriment de la liberté des hommes de vivre ensemble. Moi, je suis resté ce que je suis : un obscur juif français né en France.

Je n'ai que des questions à mes réponses
27 Mars 2009
Je viens de m’endormir dans l’avion et j’ai une mélodie qui me passe par la tête : « J’ai été dans une ville où personne ne s’aimait. J’ai été dans une ville où les gens se battent ». Je me réveille brusquement, mais je n’ai pas le temps d’enregistrer la mélodie sur mon magnéto de poche, en plein vol.

Bien sûr mon avion sur Alitalia est en retard et je pense que je n’aurais pas la correspondance pour Rome. J’ai été fouillé dans l’aéroport une fois ou 2. J’ai fini par prendre la tête de ceux qui ne se font jamais fouiller; j’ai articulé deux ou trois mots d’hébreux et ça a marché. J’ai mangé un sandwich, dépensant mes dernières pièces et j’ai été malade comme un chien. Ça va mieux dans l’avion mais je me sens encore nauséeux.

Bavardé avec une bonne sœur qui habite Rome, demandé au type qui me contrôlait s’il aime son boulot et son pays. Il me dit que son pays est le plus beau du monde et que son travail lui plaît.

J’étais chez ma petite cousine ce matin, j’en suis parti très vite. Passage à l’heure d’été, rencontre avec l’une de ses filles, petit déjeuner copieux. Pas eu le temps de faire les photos que je voulais. Travaillé encore sur ces quelques pages de ce carnet de route qui j’espère vous a plu.

J’ai dit au revoir à la ville à travers les vitres du taxi ; une petite fille bavarde en plusieurs langues avec les passagers, Italien, hébreu, anglais. J’ai repensé au texte écrit en vitesse sur le mont des oliviers hier soir ! J’ai repensé à mes cousins ; j’ai pensé à ce chauffeur de taxi en Cisjordanie et à ces quelques rapides rencontres sur la route.

A Rome, j’ai parlé avec un Canadien qui traverse le monde pour travailler sur des machines électro mécaniques, Nantes, Paris, Haiffa, l’Amérique du Sud. Il parle de Montréal et parler de sa Gaspésie le rend heureux. J’adore son accent. Il s’est promené en bermuda dans un marché sur Haiffa. Il n’a pas compris si en Israël, il y a des juifs ou des arabes, mais tout le monde regarde ses guiboles en se marrant et ça l’énerve, les femmes voilées et tout le truc. Les juifs voilent leurs femmes ? Il me parle doucement et dit « les juifs… ils ne veulent se marier qu’entre eux, non ? C’est un peuple très fermé, non?»

Je croise des gens avec des crucifix énormes sur des chariots, dépassant de leurs sacs. Ils passent devant une boutique de lingerie féminine très sexy sur laquelle j’ai louché pendant quelques secondes. Plusieurs jours que je suis sur la route et je commence à ressentir les effets de la solitude. La femme et l’homme, l’air de bons vivants regardent la vitrine du coin de l’œil.

Je dépense mes derniers sous. J’attends mon avion. Je termine ces quelques lignes. C’est la fin de ce voyage. Je n’ai que des questions à mes réponses.

ça rend parano ! non ?
26 Mars 2009
Un taxi à tel-aviv. Ce sont des minibus rapides et pas chers ; le type qui conduit, un grand chauve s’impatiente au volant et s’arrête à tous les carrefours pour charger les gens. Une femme assise derrière moi me tape sur l’épaule et me glisse de la menue monnaie dans la main. Ai-je pris l’aspect d’un SDF en quelques jours à qui on donne de l’argent sans qu’il ne demande rien? Non ! Ici, chacun prend récolte l’argent le confie à l’un des passagers et va payer le chauffeur ! Le temps que je le comprenne, la femme se lève et part payer, faisant le tour du bus ! La prochaine fois j’aurais compris.

La gare de Tel-Aviv. Une fois de plus fouillé. Ma carte visa ne fonctionne plus. Elle a fonctionné mais ne fonctionne plus. Je me suis fait dépouiller donc à Bethléem et je gratte mes fonds de poche. Chance, elle passe dans les machines chez les commerçants. Je mange donc des sandwiches, voyageur aux poches trouées.

Je prends un train pour Natanya. Un train qui ressemble à un RER, un TER ou tout ce que vous voulez ; d’ailleurs c’est normal, il est fabriqué par « Bombardier » le fabricant franco-canadien. Il fait beau et en sortant de la gare de Nataniya, je m’arrête sur l’autocollant de Gilad Shalit le soldat emprisonné, sans doute dans la bande de Gaza que je photographie. Un type de la sécurité vient vers moi et me demande ce que je photographie. Je lui réponds que je suis français et que j’attends des amis. Je photographie l’autocollant pour m’en souvenir lorsque je rédigerai ce texte. Le gars dit ok ! Il a de la famille à Paris et il aimerait y aller. Nous bavardons un peu et il me souhaite bonne chance. Je commence finalement à m’habituer au bout de quelques jours à la rudesse locale.

Ma famille arrive ! Des cousins adorables venus en 1982. Pas revus souvent mais restés proches. On marche le long de la plage. Ça parle fort et français partout. Un gamin prend une torgnole par sa mère parce qu’elle l’a perdu dans un jardin au bord de la plage ; elle criait mais il ne répondait pas. Elle a eu peur et engueule tout le monde. J’ai même peur qu’elle me tombe dessus tellement elle est en colère.

On remonte un peu et mon cousin me montre un hôtel : « Il y a deux ans de ça pour les fêtes de pessah (pâques) 5 familles juives séfarades se sont réunies là pour faire la fête. Ça fait 80 personnes ; un attentat suicide a tué une vingtaine de personnes juste en bas de chez eux. Eux-mêmes faisaient la fête avec leur famille. Des morceaux de verre jusqu’à la plage ; personne n’a été tué dans les chambres de l’hôtel. »

Mon cousin est à la retraite. Adorable il répond aux questions et me raconte qu’il fait encore du bénévolat dans la police. Hier soir, un type courrait dans le parc ! Ils l’ont choppé ! Une histoire d’attentat à la pudeur. On parle et on rebondit tout le temps tant on a de choses à se dire.

En 1982, ils sont arrivés dans un mochav, une communauté dans la vallée du Jourdain. « De l’autre côté du petit ruisseau qu’est le fleuve à cet endroit c’est la Jordanie. Pas de problèmes avec les jordaniens. Mais d’autres gars, qui viennent d’Iran ou de pays voisins s’infiltrent par la vague clôture électrique et on est en Israël, à quelques centaines de mètres de la maison. »

« Pendant la troisième Intifada, pas celle ou l’on jetait des pierres, (le gouvernement nous équipait de vitres blindées) ni celle ou on donnait des coups de couteaux, celle avec les kalachnikov, il y avait des types qui vous croisaient en bagnoles. 2 gars se penchaient par la fenêtre, vous mitraillaient. Plusieurs copains sont morts comme ça ! Ou alors, sur cette route qui va jusqu’à Tel Aviv un type vous double vous course avec un 4×4 et là, même scénario, on tire sur vous. 2 types aux portières, à l’aveugle ! La seule solution, freiner, piler. En ralentissant on prend moins de balles et on a plus de chances de s’en sortir. »

« Au début qu’on était là, on habitait Hébron. Territoires occupés. Nous avons en commun, les musulmans et nous-mêmes le même patriarche, Abraham. La synagogue et la mosquée sont au même endroit ! Les gens prient ensemble, certains ont une arme sous la chaise, parce que parfois le samedi matin, quand ça chauffe un peu, ça finit par monter, d’un côté ou de l’autre et la barrière qui sépare le lieu en deux saute et on se fout sur la gueule et parfois il peut y avoir un abruti qui tire! Merci mon Dieu ! »

« On a rasé les oliviers du bord de la route parce qu’il y a eu des tireurs embusqués et qu’on a des copains du Mochav qui sont morts, à cause de ces braves arbres qui n’y sont pour rien ! »

« Avant, je prêtais ma vigne l’hiver à un Palestinien qui y emmenait brouter ses moutons. Maintenant, nous n’avons plus aucun contact. Si on rend ces territoires, on fera quoi ? Nous serons sous contrôle des Palestiniens ? Nous nous ferons égorger dans les minutes qui suivent ! Des conflits en permanence, des gens qui se font chauffer à blanc par des imams, par des mecs venus d’Iran, des gens qui ne veulent que nous jeter à la mer, qui ne nous reconnaissent pas et qui tue à l’aveugle. Ok ; il y a eu des conneries de faîtes, mais ces types-là sont embrigadés. Ça rend parano ! Non ? »

« Mon fils conduit une ambulance blindée, au Mochav et fait pousser des dates. La semaine dernière il y a eu des soldats assassinés sur le bord de la route. Ça a pris des proportions! L’ambulance va secourir les mecs. Mon fils porte une arme à la ceinture. Un des gars est déjà mort, l’autre, on n’a pas réussi à le sauver. Difficile de revenir en arrière, d’imaginer qu’on pourra faire la paix avec nos politiciens. »

Il me montre l’abri contre les attaques, le passage qui redescend jusqu’en bas de l’immeuble. Nous marchons au bout de la plage et confrontons nos souvenirs de famille, tant de choses à se dire. Je n’aurai pas le temps d’aller jusqu’au Mochav au bord du Jourdain.

« On traversait le village pour y aller. Au début les gens étaient formidables. Le samedi, on allait au marché. Une brocante. On buvait un thé merveilleux ; et puis d’abord, ils ont jeté des cailloux, puis il y a eu plusieurs attentats. Et puis ils ont choppé des mecs et ils les ont battus à mort. Encore des morts, des amis. Alors l’armée a tracé une route contournant le village, expropriant les gens sans discussion parfois. Les villages meurent de faim maintenant, plus de boulot puisque la route n’y passe plus. Tant de morts des deux côtés. Des types en taule ! L’un d’entre eux a tué 65 personnes ! Il n’en sortira jamais et on veut l’échanger contre le soldat Gilad Shalit. ? Pas facile à imaginer. Difficile d’imaginer qu’on aura un jour la paix avec les dirigeants qu’on a. »

Nous marchons le long de la plage puis nous remontons dans l’appartement. Nous regardons des photos de famille. Certaines ont été prises en Pologne. On y voit ma tante, ma mère et leur petit frère, mon arrière-grand-mère.

Plus tard, je vais photographier l’abri anti-missiles. Je grimpe par ce passage qui doit me faire arriver dans le sous-sol de l’immeuble. Une porte blindée.

Je montre à mon cousin la photo du tombeau d’Arafat et je me fais traiter de tous les noms parce que c’aurait pu être dangereux. Et puis il dit qu’il va me dénoncer à la sécurité de l’aéroport et qu’on ne me laisserait plus jamais sortir. Finalement je commence à avoir peur qu’on ouvre mon disque dur ou qu’on me prenne pour un espion. Secret militaire ! Je me prends encore pour un personnage d’un film d’espionnage, un de ces gaffeurs comme Max la Menace.

Je raconte à mon cousin l’histoire de l’aveugle qui s’est pris les pieds dans le sac sans que personne ne lui vienne en aide ! « Pas possible que ça arrive ici ! Les gens sont d’une grande solidarité entre eux. » Moi j’ai l’impression d’une fourmilière qui grouille et je commence à m’y habituer.

Je reprends le train pour Tel-Aviv. La sécurité m’aide à refermer ma valise, pour une fois. Je prends mon billet et attrape le train. Un monsieur tout en blanc avec une kipa blanche ! Je le prends pour un prestidigitateur ou quelque chose comme ça et le photographie.

J’arrive à Jérusalem. Petite cousine qui m’attend. Elle prend ma valise, me laisse à Mea Charim, le quartier religieux et part travailler. Ce n’est pas un zoo, pas de photos. De grandes familles, des hommes plongés dans l’étude de la thora. De temps en temps, ils brûlent des abribus avec des femmes à poils dessus, foutent le feu à des poubelles devant des commerces du quartier qui sont soupçonnées de ne pas être strictement cacher, se ressemblent tous, alors c’est difficile pour les flics de les identifier, essaient d’interdire la gay pride, représentent un poids de plus en plus lourds dans ce gouvernement compliqué.

Je photographie un type qui fabrique des pots, des marmites ! Il tape et hurle, fait du bruit ! Quand il me voit il m’engueule ! « No picture ! » Je rentre dans un resto. Une jeune fille voilée me demande d’où je viens. Elle s’appelle Hanna. Ça veut dire gracieuse me dit-elle. Elle habite Haiffa. Je grignote et travaille un peu. Je marche jusqu’à ce que mon appareil photo tombe en panne de batterie.

Une femme manque se faire écraser par un bus, glissant du trottoir encombré, un gamin la retient puis donne le bras à un aveugle puis retourne à son travail. Ok ! J’ai vu ! Je rentre dans une boutique. David, un type incroyable vient vers moi et me demande ce que je veux ! Comme tous les Israéliens il parle fort et à tort et à travers, mais là, il prend le temps de calmer le jeu. Il me parle dans une langue inventée, un truc qui mélange le yiddish, le français, l’anglais, l’hébreu, mêlant des gestes. Et me raconte ainsi que tous les gosses de tous les pays deviennent fous. « Regarde en Allemagne, ce type qui a tiré sur ses profs, même aux States les gamins tuent leurs profs ! Même ici dans une école rabbinique, ils deviennent meshigue ; les jeunes hassidim se coiffent comme des punks, dit-il en se tiraillant les cheveux dans tous les sens! Ils ne respectent plus leurs maîtres; il y en a même un qui a demandé à sa prof d’hébreu si elle était vierge. »

Je prends un taxi. L’homme m’engueule parce qu’il me charge à un carrefour. « Mets ta ceinture. Nicolas Sarkozy, vous l’aimez ? C’est un bon président ? Il a une très belle femme ? » Et le type chante en même temps que la radio des versets du Coran. Une voix douce, limpide, ondoyante par-dessus la voix de la radio. Je me tais, j’écoute dans cet embouteillage. Beaucoup d’émotion. Quand il se tait je lui dis qu’il a une très belle voix, qu’il m’a apporté un moment d’apaisement dans cet endroit de folie, que j’aimerais que tout soit ainsi. Il me remercie.

Je retrouve ma petite cousine. Jérusalem Est. Encore des quartiers de misères. Elle m’amène à l’endroit où je me suis fait photographier avec le chameau la semaine dernière et là, elle me désigne le cimetière du Mont des Oliviers ; C’est là qu’est enterré le grand-père du père de ma mère. Je l’ai raté quand j’étais avec Samy, le chauffeur palestinien qui m’avait emmené en Cisjordanie. J’ai le souvenir de cet homme dont ma mère me parlait.

Nous filons ! Quartier dangereux. Pas loin du mur. Une fille s’est fait poignarder en faisant son jogging le mois dernier. Nous arrivons vers le cimetière. Quelques soldats. Nous montons dans la jeep. Deux jeunes types armés, en t-shirt et jogging nous escortent, scrutent les alentours. Que signifie cette excursion pour ces jeunes juifs souriants et modernes ? Ils portent une kipa sur la tête et continuent à bavarder, plaisanter puis se taisent, méfiants. Cimetière effondré, des tombes qui s’arrachent de partout. Ça me rappelle l’état des cimetières juifs en Allemagne. Ma petite cousine retrouve la tombe de cet homme qui a quitté la Pologne pour venir ici en 1860. Je reste quelques instants devant la pierre gravée en hébreu interloqué par cette façon d’arriver à un bout de mon voyage. Un vieil homme qui est notre ancêtre. Ma mère me parlait souvent de lui.

Nous sortons de Jérusalem Est. En bas, c’est la fête. Un jeune homme et une jeune femme à la terrasse d’un café. Ils se regardent comme s’ils étaient gênés. On dirait une rencontre arrangée. Nous buvons un peu avant de rentrer. Des voitures police, des poubelles incendiées. Nous roulons et traversons encore Jérusalem Est, le long du mur.

mardi 24 mars 2009... ou 1967 ?
24 Mars 2009
Et tout ça n’a rien à voir avec le souvenir que j’en ai.

L’époque dans les années 70 est aux hippies et effectivement, on propose aux jeunes juifs de rejoindre les mouvements de jeunesse sioniste pour aller vers Israël. J’ai les cheveux longs, comme mon fils maintenant. On assiste à quelques réunions avec les mouvements de jeunesse, à Paris, à Toulouse à Bordeaux. Tout ça semble facile, car le monde sera meilleur demain ! Un nouvel idéal ! Plus jamais ça !

J’ai lu les bouquins sur la Shoa et, enfant du baby boom, j’ai vécu dans ma chair ce que mes parents et mes grands parents ont vécu dans la leur ! il n’est pas question que ça recommence un jour.

Juste après la guerre de 6 jours en 1967, je pars pour Tel-Aviv ! Dans les rues, les gens s’adressent à moi, souvent en français. « Viens habiter ici ! C’est le paradis ! » Ce sont les grands-parents des gamins que je croise aujourd’hui : la première immigration séfarade venue d’Algérie, de Tunisie et du Maroc ; puis je rencontre aussi une dame qui s’occupe de l’association des réfugiés de Mława, la ville de Pologne d’où vient Maman. Nous passons une après midi sur la plage.

Tout me semble simple. Je voyage librement, je dors dans des jardins publics, je joue mal de la guitare et parfois j’envisage de rester là. C’est un doux et gigantesque bordel. Je rencontre Daniel. Il porte une kipa. Alors j’en porte une également. Il me trouve drôle et spirituel. C’est bien la première fois que quelqu’un me trouve marrant.

On rencontre des filles, surtout des américaines ! Les françaises comprennent vite ou je veux en venir et elles me trouvent beaucoup moins drôle et spirituel que mon ami Daniel. Il m’invite à Haïfa chez sa grand-mère. Elle me reçoit comme son petit fils. Elle passe ses journées sur le canapé à regarder la télévision. Elle veut que je reste et me demande sans cesse si j’ai écrit à ma mère. Quand le monsieur des informations apparaît, elle arrange sa coiffure pour pas qu’il ne la voie ainsi, moche et négligée. Elle est adorable et me traite comme son petit-fils. Elle me fait un peu peur mais je l’adore. Daniel lui parle en Arabe.

Daniel et moi partons quelques jours plus tard pour un kibboutz dans le Golan, une région qui a été récemment conquise par les Israéliens! On part. Le bus s’arrête. Des jeunes montent mais l’un d’entre eux est en train de foutre une raclée à sa mère et tous les autres le retiennent pour qu’il se calme. Ce sont des jeunes arrivés récemment du Maroc, de l’Algérie. Ils ont tout laissé là-bas. Ils sont juifs et la plupart sont passés par la France, puis sont repartis pour Israël. Le gars monte dans le bus et se calme. Il y a quelques garçons et quelques filles.

Tout le monde me parle en hébreu, en arabe. Je ne comprends rien. Finalement je finis par comprendre qu’ils parlent tous français mais se méfient de moi. Ils ne m’aiment pas parce que je suis ashkénaze, c’est-à-dire que mes parents viennent d’Europe centrale. Sans doute se sont-ils sentis méprisés par cette vague d’immigration qui les a précédés, ceux qui se sont battus en 1948, qui avaient échappé aux camps de concentration. Nous arrivons. Il n’y a rien sur place ! Quelques soldats ! Ils ne sont pas tous juifs ! Certains sont juste venus du Brésil, des Etats-Unis, d’Europe pour l’idéal, pour créer un monde libre, ou juste pour l’aventure !

Juste un désert de caillasses, de buissons, des baraques pourries. Des types armés surveillent la campagne du haut du toit. Ne rien ramasser, ne rien soulever en dehors du secteur nettoyé ! Attention aux mines ! Une tête de mort sur un écriteau ! Des barbelés ! Au loin, une bagnole saute avec des gens dedans ! Regarde pas ! Va plus loin.

Toute la journée, gamin de France, jeune hippy issu de la bourgeoisie, je dégage des cailloux et je ne peux pas dire que j’aime ça. Le soir on joue de la guitare : Leonard Cohen qui est devenu bouddhiste, Cat Stevens qui est devenu musulman, de la bossa nova pour séduire les filles, des negro spirituals ou des chants israéliens qu’on n’entend plus depuis longtemps, des trucs probablement boy scouts qui encouragent aux valeurs fondamentales comme le travail, la réussite, le dépassement de soi, des chants de l’Algérie, du Maghreb.

Bien sur tout le monde se moque de moi ou me traite comme un petit con prétentieux. C’est vrai que je joue de la guitare comme une patate et même mon ami Daniel commence à se foutre de moi ouvertement. Je bosse moins vite que les autres, je suis douillet et moins courageux ! Je suis un vrai boulet, je l’avoue. Sans doute ai-je eu moins faim avant de venir en Israël grâce au confort que m’apportaient Maman et Papa.

Un arabe impressionnant vient un jour nous inviter à boire le thé dans sa maison. Il nous parle du haut de son chameau. Les soldats refusent et le gars repart, vexé et superbe, comme s’il s’était fait injurier. Trop dangereux me dit le soldat, un américain venu là il y quelques mois. C’est pendant la guerre du Vietnam ! Un autre jour pendant une dispute, le type qui tabassait sa mère se met à taper sur l’une des filles, les mains ouvertes ou fermées, les bras largement étendus devant lui. Je m’interpose et commence à gueuler qu’il y en a marre de sa manie de tabasser les femmes ! Je ne me suis jamais battu mais le gars s’excuse comme un poulet mouillé. Les filles changent complètement d’attitude à mon égard. Après, ça devient beaucoup plus supportable et je commence à comprendre que ces jeunes viennent de la misère et qu’Israël est pour eux un rêve difficile à atteindre !

Le soldat américain, un gros con qui saute les filles derrière le baraquement et me fait signe de regarder ailleurs m’apprend à tirer avec une mitraillette. Je porte un treillis, une casquette. Il me fait courir la nuit. Ça se passe mieux et tout le monde est gentil avec moi. Les filles se confient à moi ; les gars m’invitent chez leurs parents. Le soldat m’apprend aussi à frapper là ou ça fait mal, mais je ne m’en servirais jamais. Trop peur ! Trop bon, trop con! Trop boy scout. Trop maladroit, moi qui me suis fait mardi soir un cocard tout seul dans le noir. Envie de rêver, de faire de la musique. Certains de ces jeunes feront des études, d’autres travailleront modestement ou resteront au Kibboutz ! Mais quelques uns resteront malheureusement sur le carreau pendant la guerre du Kippour. Je n’ai pas revu Daniel et sa gentille grand-mère qui passait son temps à me gronder parce que je n’écrivais pas à ma maman.
je ne comprends rien à Shakespeare
24 Mars 2009
J’ai fait ma vie depuis ces quelques jours du mois d’août 1970 mais ce matin, en mars 2009, j’essaye une fois de plus de tirer de l’argent sur ma carte visa pour descendre plus bas dans le désert mais ça marque plafond atteint. Pas compris ! Tout est en hébreu et c’est de l’hébreu pour moi aussi ! Je me fais l’effet d’un analphabète devant le mode d’emploi d’un ordinateur et je perçois toutes les difficultés sous le regard méprisant des autres qui sont ici encore plus qu’ailleurs indifférents le nez dans leurs propres soucis, leurs propres peurs, leurs propres envies de garder pour eux les fruits de la consommation.

Une jeune fille assise par terre finit par venir à mon secours. Je crois que c’est une bédouine. Sa façon de se tenir, ses cheveux serrés. Elle ne lit pas l’anglais puis elle m’indique un bureau de renseignements, puis elle m’aide à taper sur le clavier du distributeur. Encore une fois. La fille ne me regarde pas dans les yeux et je n’ose pas lui demander l’autorisation de prendre une photo. Je n’ai plus grand-chose dans les poches. Je décide donc de rentrer à Tel-Aviv et de marcher jusqu’à Jaffa.

Je me fais fouiller une fois de plus par une jeune fille de l’âge de mon fils avec un piercing dans l’arcade sourcilière. Elle ouvre mon sac et vide ma valise de fond en comble, mes affaires douteuses répandues devant tout le monde sur une table en formica. Cette fois ça commence franchement à me gonfler ! Je suis le seul à me faire fouiller dans cette foule. Je perçois qu’il y a encore des rumeurs d’attentats démasqués et des mouvements aux frontières du Liban; mais pourquoi suis-je un ennemi potentiel ? Parce que je suis un juif qui vient de France ??? Je trouve encore d’autres questions à mes réponses.

Je marche dans la gare. Une autre fille l’arme à la main regarde un vieil aveugle passer. Il a une kipa sur la tête. Il avance maladroitement jusqu’à elle, précédé par sa béquille blanche. La fille le regarde et le vieux se prend les pieds dans le barda posé par terre ; la fille le laisse faire et ne bouge pas, ne l’aide pas.

Je m’endors pourtant sereinement dans l’autobus, arrive à l’hôtel, loue avec ma carte visa sans aucun problème une petite chambre verte et bruyante au dessus du carrefour. Je rédige quelques notes puis pars marcher au bord de la mer jusqu’à Jaffa.

Je me calme en marchant. Je suis aussi ici pour voir les gens vivre, s’amuser, surfer, pas très loin des zones sensibles. Le Liban est à quelques kilomètres d’ici. Je viens de réaliser que le pays est grand comme la gironde + la Dordogne.


Je regarde un couple assis au bord de l’eau. L’homme porte un chapeau noir à la mode des juifs religieux. Il se rapproche pudiquement de sa jeune compagne, les cheveux cachés. C’est un geste que mes grands parents n’auraient pas osé faire en public et les coutumes de ces jeunes traditionalistes n’ont pas tant changées depuis le début du siècle dernier. Ils mangent des sandwiches au bord de la mer. Seul détail : pour le protéger du soleil et du sel, l’homme a mis son beau chapeau sous une poche en plastique et il a un look vraiment incroyable, ce qui les rend totalement anachroniques sur cette plage, mais tout semble naturel, ici.

Je marche et regarde des chats. Je repasse devant cette boite de nuit dans laquelle il y a eu un attentat suicide. Après, on a construit le mur ! Rien n’explique rien, mais il faut une explication à tout. Un couple se fait photographier devant l’un des murs tagués de cette boite de nuit ! La femme est coiffée, en robe de mariée. Elle a des formes généreuses et l’homme la tient serrée contre lui. Tout à coup, la pluie tombe, l’homme la protège de sa veste et le couple ainsi que les photographes montent dans une Mercedes noire.

Je marche et regarde des types qui rêvent devant la mer en mangeant du pain, des sandwiches, comme tout le monde. Une femme me demande quelque chose en hébreu mais comme je la regarde sans comprendre elle se ferme et tourne les talons. Je marche et devant moi il y a le musée de la Haganah, l’armée secrète d’Israël. L’histoire de la prise de Jaffa. Un minaret au dessus de la mer. Des oiseaux qui vont je ne sais où comme tous les oiseaux du monde.

Il pleut, il pleut il pleut, bergère de mon cœur. Je suis trempé comme une soupe et j’entre dans l’église Saint-Pierre pour m’abriter. Je bavarde avec des pèlerins qui viennent d’Afrique du sud. Nous parlons de la pluie et du beau temps, surtout de la pluie et un prêtre vient nous engueuler ! Si vous voulez rester, parlez moins fort ! C’est un lieu saint ici, sinon fichez le camp. Un prêtre agressif, crado et méchant.

Un napoléon de bois me donne rendez vous par là, vers le musée. Il a séjourné à l’église Saint Hubert. J’espère que les prêtres s’étaient lavés et ont été plus sympa avec lui.

Je repars et entre dans le théâtre judéo arabe. Je bavarde avec l’acteur principal en répétition pendant sa pause. Ici on joue des œuvres en hébreu et en arabe. Les artistes travaillent ensemble et viennent des différentes communautés. Ça semble une expérience passionnante. L’homme se laisse photographier et m’explique qu’il joue une traduction bilingue du roi Lear. Il est si truculent que le metteur en scène me vire. « Nous sommes artistes et nous avons du travail ». Hum. De toute façon même en français je ne comprends rien à Shakespeare.

Je prends l’eau et m’arrête dans une épicerie. La femme me vend une bouteille que je prends pour de l’eau d’Evian mais c’est un truc atroce qui a goût de chewing-gum ! Je m’endors dans la chambre verte. Des gens me poursuivent en rêve. Je grimpe un escalier jusqu’à une terrasse ou de jeunes soldats m’attendent. Que va-t-il se passer maintenant ? Vers ou prendrai je mon envol ? Vers la Pologne, terre de naissance de ma mère pour continuer ce parcours, sur la route de Vilnius en Lituanie ? Juif errant, j’irai faire un tour du côté de chez mon père, pour retrouver la maison de ses parents, spoliée par les nazis ? Je continuerai ce carnet de route quotidien, cette quête d’un inutile morceau de mon cœur qui ne m’empêche pourtant pas de vivre ?
Un pas en avant, deux pas en arrière
23 Mars 2009
Sur le mur de la cave ou je bois le thé avant de quitter Jérusalem, il y a ces graffitis : « Catalogne libre » « Corse /Pays basque Palestine même combat » « boycotte sionista ». Le jeune Mohammed me sert le thé. Nous regardons ensemble un extrait d’un incroyable et sulfureux film égyptien : un enfant découvre des nus de sa mère peints au dos de paysages anodins. Je bois un délicieux café turc qui craque entre mes dents.

J’ai peu dormi, remuant dans ma tête les évènements de la journée précédente. Je me suis fait engueuler par Monsieur Youssef parce que ma balade en Cisjordanie aurait pu mal tourner pour moi. « Ne fais confiance à personne » semble se dire en toutes les langues, de part et d’autre de chacune des frontières. Je sais que le mur entre la Cisjordanie et Israël a été construit à cause des attentats suicides, des voitures piégées. J’ai vu la différence de vie des les deux communautés. Je perçois la rancœur des hommes sous chacun de mes pas.

Bizarrement dans l’hôtel un russe long et torturé marche seul en priant, son chapelet à la main. Puis il se livre sur la terrasse à de longues séances de Taï-chi avant de pleurer silencieusement le visage entre ses mains. Quel est son crime ? Qu’est il venu chercher ici ? Est-il Raskolnikov, le héros de « crimes et châtiments ». J’aimerais le connaître, mais il refuse de me parler.

Je sors de la vieille ville de Jérusalem et prends un bus qui m’emmène à Meacharim, ce quartier traditionnel qui ressemble à l’Europe centrale. Arrivé à la gare, je prends mon ticket et demande un renseignement à une dame qui travaille pour Orange. Elle m’engueule avant de disparaître définitivement sous son comptoir. Je m’assois dans un bar en face d’un gars qui hurle des prières à tue-tête à chaque fois qu’il boit un verre d’eau ou mange une bouchée de son hot dog : quand j’en ai marre de l’entendre crier, je repars un peu plus loin pour me faire fouiller une fois de plus avant de monter dans mon bus.

Des soldats partout. Je viens de comprendre qu’il y a eu une tentative d’attentat à la voiture piégée à Haïfa au nord du pays. Le bus redescend vers Ashkelon, cette ville en face de la bande de Gaza puis continue sa route vers Beersheba dans le désert. Nous sortons de Jérusalem à travers la campagne verdoyante, comme doit l’être celle de ma région, puis progressivement nous roulons vers la caillasse, le sable, les cactus tordus, le désert. Le temps se lève et il commence à faire chaud.

Plus tard encore, nous arrivons aux environs d’Ashkelon, une ville balnéaire qui ressemblerait plutôt à Biscarosse, bombardée récemment durant la guerre de Gaza. Un check point au carrefour, toujours des soldats avec leurs grandes gueules de bacheliers. Visiblement il semblerait que ce soit difficile de descendre jusqu’au dernier check point à 10 km d’ici avant la bande de Gaza. Pas de taxi pour m’y emmener. Rien, personne ne me regarde comme si une fois de plus j’étais devenu transparent. J’essaie de parler aux soldats, je demande l’autorisation de photographier : secret militaire. Fouillé encore!

Je repars. Un survol d’hélicos chargés de missiles, une fumée noire loin devant nous. Des passagers stoïques, des bédouins avec leurs chameaux rigolos, leurs chevrettes nerveuses sur le bord de la route, des baraquements, des toitures en tôle ondulée; j’aperçois de loin un bout du mur et le bus repart de l’autre côté.

J’arrive à destination. Je demande mon chemin aux militaires. On feint de ne pas me comprendre. Je demande encore à un beau soldat si je peux le photographier mais il refuse. Encore un secret militaire. Chacun se dirige vers son bus, le pétard sur l’épaule.

Un monsieur aux cheveux gris me fouille, me palpe devant le Mac do. Il me demande s’il y a des Mac do à Paris, parce qu’il aimerait venir y travailler. Sa nièce habite à Marseille ou pas loin vers Bordeaux, il sait plus ! C’est la première fois aujourd’hui qu’on m’adresse la parole gentiment, et j’en suis heureux, même si mon interlocuteur porte une arme à la ceinture. Va-t-il la braquer contre moi si la folie me prend de me foutre à hurler autre chose qu’une prière la tête dans mon sac à dos, prêt à péter les plombs.

Je travaille sur mon ordinateur dans la salle du restaurant équipée d’un bon réseau WIFI. Je photographie à droite à gauche des gens, des femmes, des gamins l’œil inquiet une mitraillette sur l’épaule en train de tapoter sur leur console de jeux. Je pense à l’album que nous avions écrit il y a quelques années « les mauvais coups » et qui parlait de la guerre et des enfants soldats du monde entier. A quel âge n’est-on plus un enfant ? Je sais que de l’autre côté du mur, à Gaza il y a d’autres enfants, encore plus jeunes qu’on met en première ligne.

Mikael arrive et m’emmène chercher Rina au collège puis nous roulons dans le désert jusqu’au monument aux morts de la guerre dans le Néguev en 1947, une sorte de tranchée face à l’infini. Hier j’étais sur la tombe d’Arafat. Je pense à Zelig, ce personnage issu d’un film de Woody Allen, l’homme caméléon qui prend l’aspect de ses interlocuteurs;

La nuit commence à tomber et je me retrouve pour la première fois de ma vie sous une tempête de sable. J’écoute le son du vent sur le béton, une belle harmonique que j’aimerais vous faire partager mais la pluie tombe aussi brusquement que la nuit. Je suis dans une sorte de sarcophage avec quelques trous qui laissent passer un peu de la dernière lumière.

Gaza est maintenant à quelques Km à vol d’oiseau ; Mikael me demande si je sais qu’on a bombardé une classe dans le lycée où il enseigne. « La veille on avait décidé de fermer l’école. Les élèves et les profs sont heureusement restés chez eux alors il n’y a eu que des dégâts matériels. De nombreux tirs de roquettes tous les jours pendant des semaines. Les gens sont restés dans leurs abris. Puis après, ça a commencé à tirer de plus en plus souvent.”


“Tu diras aux journalistes français qui disent qu’il n’y a eu que quelques tirs que je les invite à passer quelques jours chez moi. Foncer dans l’abri avec les gosses, les couches à changer, les jouets et il te manque toujours un truc ! T’as trois minutes entre l’alerte qui se déclenche au moment du tir détecté par le radar et l’impact et tu ne sais pas où ça va tomber et tu dois attendre que la sirène te dise de sortir. Ton ordinateur t’envoie des nouvelles par internet et tu ne dois pas oublier ta radio pour écouter les infos. Et encore, il faut être sûr que le radar marche parce que c’est arrivé qu’il ne détecte rien. Sur Ashkelon, à quelques kilomètres de la frontière, t’as seulement une minute pour te mettre à l’abri. Au bout de plusieurs alertes à monter descendre à la cave, on finit tous par devenir dingue. Quand il y avait Saddam Hussein, fallait porter les masques à gaz et s’enfermer après avoir mis un chiffon sous la porte pour ne pas que le gaz entre! Il y a une famille près d’Ashkelon qui a passé plusieurs jours au fond de la cave. »

Rina me parle des actions qu’elle mène dans des crèches accueillant des enfants juifs et palestiniens afin de voir ce qui est commun aux cultures, aux gestes, à la nourriture, à l’éducation. La même expérience est menée parallèlement dans des classes de Terminale. Elle organise des cours d’anglais pour les bédouins afin qu’ils puissent accéder à l’enseignement. L’éducation, la formation, la culture. La plupart des profs sont des arabes israéliens venant de Hebron en Cisjordanie.

« C’est long et compliqué avec les check points. Mais nous sommes en guerre les uns contre les autres et ce n’est pas nous qui faisons les attentats. » Michael a fait toutes les guerres, celle des 6 jours, celle de kippour et celle du Liban en 82. Il me montre fièrement le centre high-tech de Beersheba, la ville spacieuse et américanisée, la vieille ville avec ses fameux restaurants yéménites, tout ce qu’on a tiré du sable, du désert et des cailloux en quelques années. Il est venu en 1967. « Après la guerre, il fallait trouver un pays à ceux qui n’avaient pas été massacrés par Hitler et ses nazis, changer cette image de juifs affairistes, businessmen et soumis que les antisémites nous avaient donnés ! Un juif différent qui allait construire un état généreux, novateur, respectueux de la nature telle que Dieu nous l’avait offerte! On vivait au kibboutz, dans une économie socialiste, on travaillait en communauté. Pour shabbat on portait une chemise blanche et un pantalon propre, ça suffisait ! Le reste du temps, on était agriculteur, prof, mécanicien, cuisinier et militaire. Maintenant tout ça s’est perdu ! Plus d’idéal pour un monde meilleur. Consommer, victimes de la globalisation, de l’américanisation. Les jeunes soldats qui font leur armée après le bac ne savent même pas qui sont ces gens parqués dans Gaza ! Après la guerre, la plupart des états européens se sont débarrassés du problème juif en donnant Israël aux juifs ! Débrouillez vous entre vous ! Il n’y avait pas plus sioniste que les antisémites. Débrouillez-vous maintenant avec les arabes, nous, on s’en lave les mains! En ce temps là, les juifs avaient encore la côte ! C’est là que tout a commencé à merder ! Impossible de passer un accord avec les Palestiniens. Gaza ça existe depuis 1948. On les a mis dans des camps, dans des conditions déplorables ! L’armée a fait disparaître des sites archéologiques entiers témoignant de la présence de la culture arabe depuis la nuit des temps. Impossible de savoir qui était là le premier de la poule ou de l’œuf. Il y a eu des guerres, des massacres de tous les côtés. Après toutes ces guerres on s’est retrouvés à la tête d’un empire et il fallut rendre toutes les terres et ça a continué à merder avec les juifs qui à leur tour ne voulaient bien sûr pas quitter leur kibboutz, leur maison, le fruit de leur travail. Et à chaque fois qu’on espérait trouver un accord, il y avait toujours un dirigeant qui revenait en arrière, qui faisait tout le contraire de ce qui avait été signé. Un pas en avant, deux pas en arrière ! Et encore des guerres et des massacres, des attentats, des murs pour se protéger et tout un tas d’autres conneries, et un parti religieux et antidémocratique représentant les Palestiniens soutenu par une opinion étrangère de gauche et antireligieuse. Une situation bloquée. »

Nous rentrons à l’appartement. La terrasse domine le désert ! Nous parlons de l’actrice Rony ELkabbetz, celle qui joue dans « Le retour de la fanfare » de « Valse avec Bachir ». Prof de cinéma, Michael m’explique une scène de « La grande Illusion » de Jean Renoir que je redécouvre. Je rentre dans l’abri pour me connecter à l’ordinateur. Rina m’explique comment tirer la fenêtre, la porte, comment attendre la sirène en cas d’alerte ! De toutes façons, si le missile atteint de plein fouet la maison, il n’y aura rien à faire. Je lis mes courriels. Dehors le vent fouette le désert. Je n’arrive pas à dormir. A quelques kilomètres d’ici, il y a des hommes, des femmes et des enfants qu’on a mis en première ligne pour que le monde entier le sache. Monteront-ils plus vite au paradis ?

Les rois mages ont quitté la crèche
22 Mars 2009
Il y a peu de monde dans la rue en ce lendemain de shabbat et comme d’habitude je prends la direction suivie par les juifs en Kaftan. Je mange un pain aux figues et bois un café turc terrible servi par Monsieur Youssef qui m’a fait un petit crédit.

Toujours cette ville arabe qui m’a réveillé aux accents sinueux du Muezzin. Un jeune type en survêt, l’air tendu, de l’âge de mon grand fils, une arme légère à la main m’indique le chemin. Un yéménite aux cheveux noirs et tressés comme ceux des juifs traditionnels, une kipa blanche sur la tête fouille dans mon sac. Je suis assis en face du mur des lamentations et je fais quelques photos. Des hommes prient, assis sur des chaises de jardin.


Un petit homme tout rond, Monsieur le Rabbin Chalom, m’invite à visiter la grande synagogue, celle qui est sous le temple, le lieu le plus saint de la religion juive. Il me montre le talmud et les grands livres écrits par les rabbins. Autour de moi, des hommes en noir étudient la Thora, le livre saint parmi les saints. Il me demande si je pratique la religion et me traite d’un truc qui ressemble vaguement à “Troglodyte”. Puis il me bénit ainsi « Eternel, je te demande d’avoir la bonté de protéger Patrick, sa famille, ses enfants, sa femme, son business, sa maison, sa musique et ses amis, ici, pendant son voyage et à son retour chez lui ». Il me bénit ainsi deux fois puis fait une prière pour mes parents. Il me demande un peu d’argent pour les orphelins et les veuves de la communauté. « Peux-tu me changer quelques petits euros contre un billet ? » Nous nous séparons amicalement, sur la promesse de nous revoir l’année prochaine à Jérusalem.

Plus tard je marche et je rencontre Samy, un chauffeur de taxi ; je lui demande s’il peut m’emmener dans les territoires palestiniens et il me fixe un prix. On négocie. Pas de problème ! Il me dit qu’il est mon ami, mais qu’il ne peut pas baisser plus les prix car il vient de se payer une nouvelle voiture haut de gamme, une Mercedes. Un chauffeur avec sa plaque jaune israélienne peut rouler partout, en Israël ou dans les territoires occupés. Un taxi avec des plaques blanches ne peut se déplacer que dans les territoires palestiniens.


Je ne vais pas vous montrer les photos des gens que j’ai rencontré cet après midi ! J’ai volontairement changé les prénoms.


Samy m’explique qu’il a bossé à New York pendant plusieurs années et qu’il était revenu pour s’occuper de sa mère malade ! Il a traversé plusieurs fois les états unis dans son taxi ! En 5 jours ! Il vient de divorcer. Il a 3 enfants. Il me parle de sa petite amie américaine et de cette autre femme sur Tel Aviv, une juive, une vraie beauté ; il a connu une nubienne et une fille qui venait de Banckok !! Elles sont toutes différentes et il leur donne du plaisir toutes les nuits ! C’est un amant magnifique. Il parle un anglais impeccable. On se serre la main une fois de plus et on décide qu’on restera amis pour la vie et que cet été il viendra me voir en France.

« Je vais t’emmener voir la tombe de Yasser Arafat, un homme bon et simple qui s’est dévoué à la cause du peuple Palestinien jusqu’à la fin de sa vie. J’ai mangé du fromage, assis face à lui»

Nous passons un premier check point puis nous contournons les camions, les bus stationnés et on nous laisse entrer, levant la barrière devant le capot de la bagnole ; De l’autre côté du mur, des gens tirant des ânes, des vendeurs de boisson, de bibelots ; on est arrivés dans Ramallah, la capitale politique de la Cisjordanie.

Nous nous arrêtons devant un monument aux pierres d’une blancheur éclatante sous le lumineux ciel bleu de l’après midi, le même qui éclaire sans doute à cette heure-là mon modeste cerisier en Dordogne. A l’intérieur deux jeunes militaires, encore deux gars qui auraient pu être mes fils, mais dans une autre histoire, de l’autre côté d’un autre pont, d’une autre frontière gardent une morne dalle de marbre gravé. Je les salue et je photographie la maison où a séjourné Arafat pendant plusieurs années, gardé par les tanks Israéliens.

Une heure et demie auparavant, j’étais béni par Monsieur le Rabbin Chalom du Temple de Jérusalem et maintenant je suis en train de me demander dans quel dédale tordu je me suis encore fourré. On roule à travers cette ville luxueuse, blanche, fermée comme le sont les villes remplies de diplomates, de banques, d’ambassadeurs. Samy me dit que tout l’argent vient d’Arabie Saoudite, de Dubaï, d’industriels Français, même. Des entreprises françaises ont bâti le réseau routier.

Des femmes aux cheveux cachés sous des foulards, les yeux baissés, d’autres les cheveux lâchés, au volant de grosses bagnoles qui nous dévisagent avec des airs de pétroleuses, des hommes avec de petits ânes, des chèvres, des enfants vendant des dattes à la sauvette, des mendiants.

On parle de Mahmoud Habas : « son parti, le Fatah n’a rien fait pour nous ! Le Hamas a été élu démocratiquement mais les pays étrangers ont refusé qu’on les mette au pouvoir. Si le peuple choisit les religieux, il faut laisser la parole au peuple!»

Plus tard, on roule encore le long du mur. Une ambulance au croissant rouge nous double. Un gendarme palestinien assure la circulation. Au volant de l’ambulance une jeune femme les cheveux cachés sous un foulard Bordeaux. Mon regard croise le sien.

A gauche, Jérusalem ouest avec ses beaux immeubles, sa douceur, sa spiritualité, ses appartements au prix du m2 équivalent à celui des grandes capitales européennes.

A droite, la ville Palestinienne sa pauvreté, son désenchantement : « pas d’espoir ! Tout est fermé ! Comme ce mur ! Pas de boulot pour les jeunes ! On nous a chassés de chez nous. Ici les salaires sont moins élevés qu’à Jérusalem ouest » dit Samy.

Nous nous arrêtons à un autre check point. Sur le côté une dizaine d’autobus font la queue. De l’autre côté des taxis palestiniens, jaunes à la plaque blanche, interdits de circulation dans Israël attendent de rares clients. Des autobus fouillés, à la recherche, d’armes, d’explosifs, la crainte des attentats aveugles, stupides.


Une jeune soldate, de l’armée Israélienne ouvre la portière ! Elle porte une arme légère en bandoulière. Elle ressemble à l’une de ces gamines rousses qui viennent de passer leur bac. Dévisagés, rien à signaler et nous passons, la barrière s’ouvre ! Une voiture stationne, capot en surchauffe sur le bord de la route. Le type ouvre le bouchon du radiateur qui fuse comme une bouteille de Schweppes. Ne sors pas ton passeport me dit Samy si on ne te le demande pas ! Ne dis rien, juste bonjour merci au revoir, comme ça tu n’auras pas d’histoire. Ne t’inquiète pas !


Bien sur, je me suis demandé ce que je foutais là moi qui avait toujours vécu pour ne pas avoir d’histoire et j’ai repensé à cette matinée au mois de février, à la maison quand je voulais en savoir un peu plus sur la situation du pays pour lequel mes ancêtres avaient fait des pieds et des mains.

Ça sentait le café et je travaillais douillettement, le dos contre le radiateur. Un abruti à la radio comparait tout : les Corses, les Basques, les Bretons les Palestiniens, les Nazis, les Juifs ! Je trouvais que c’était une insulte à chacune de ces cultures. Qu’étais-je venu chercher ici dans cette pagaille à l’autre bout de la Méditerranée !!


La Mercedes roule encore et encore de l’autre côté du mur, lequel, là où démarre un autre monde qui n’en finit pas de m’embrouiller.

« J’ai demandé mon permis de construire voici 10 ans » me dit Samy ! « Je voulais une grande maison. J’ai gagné de l’argent aux states. Mais je vis entassé avec mes parents, mes 3 frères et leurs gosses ! À chaque fois un juif me dit repassez dans un mois vous aurez l’autorisation de l’ingénieur, repassez dans un mois, vous aurez le tampon de l’architecte pour le permis de construire et ça fait des années que ça dure. Le gouvernement de Mahmoud Habas n’a rien fait pour nous ! »

Sur le chemin du Mont des Oliviers, Samy gare sa Mercedes ; « for your girl-frend ! Pour ton amie…» me dit-il en cueillant quelques noueuses branches d’un vieil olivier sur le bord de la route et il fait un bouquet tordu qu’il pose délicatement à l’arrière de la voiture.

« Regarde » me dit-il « à gauche, ce sont les appartements des juifs ! ils sont arrivés après nous, ils nous ont chassés et nous vivons dans des baraques, des immeubles ! Tout est fait pour que nous fichions le camp » En haut de la colline, des vendeurs à la sauvette s’approchent de moi ! “C’est mon ami” dit Samy et tout le monde s’écarte! Un gars m’offre une carte postale géante. Son regard est vide. « No future » me dit-il, l’air absent!

Il y a des soldats Israéliens partout, des jeunes gars, des étudiants, des blacks qui viennent d’Afrique et qui sont là depuis quelques années, des types avec une radio sur l’épaule qui avancent par 2, l’arme sur l’épaule en écoutant de la musique électro. Un des soldats monte pour rigoler sur le dos d’un chameau mais je n’ai pas envie d’essayer.

Je regarde le paysage. Le temple, la mosquée, l’église arménienne, la basilique. Samy me dit que l’accès à la mosquée est fermé aux non musulmans depuis qu’un soldat juif est monté et a tiré sur tout le monde. Hier, un juif m’avait expliqué que les Musulmans tiraient sur les juifs en prière, du haut de la passerelle qui mène à la mosquée. Les soldats s’assoient en rond face au paysage et ils écoutent sagement un instructeur qui leur parle, sa kypa sur la tête. On dirait vaguement des scouts en colonie de vacances, avec des armes trop lourdes, ces garçons et ces filles qui risquent leur vie pour une patrie à laquelle ils croient eux aussi. Sans doute font-ils leurs classes avant de partir en Inde ou au Népal.



Plus tard, je me retrouve dans l’église de la Nativité à Bethléem. Je vois l’emplacement où est né le Christ, je vois l’étable, je vois l’endroit ou sont venus les rois mages pour remettre leurs cadeaux et je me dis que trop de foi tue la foi !! Mohammed, l’un des gars qui me guide me demande si je veux toucher l’emplacement où est né l’enfant Jésus. Je repense à Monsieur le Rabbin Chalom ! Faut pas déconner tout de même ! Un homme pleure ! Un type costaud qui a dû en voir d’autre.

Je repars avec Mohammed, et Samy, jusqu’au magasin de Selim. Son épouse me sers un thé merveilleux ! « Welcome into my shop! Tu es mon ami, car tu es l’ami de Samy ! » Samy dit que je suis son meilleur ami de Paris et qu’il viendra chez moi l’été prochain ! Il ne fume ni cigarettes, ni haschich, ne boit pas mais aime les femmes comme un fou, alors j’allais lui présenter les plus belles Françaises, le plus belles parisiennes! »

Je mange un houmous magnifique dans de la pita. Je suis assis sur la meilleure chaise de la maison ! Et voici ce que me dit Selim : « depuis que les juifs ont construit le mur et mis des check points nous ne travaillons plus dans la cité de Bethléem ! Les gens ont peur de nous. Ils ont peur de se faire séquestrer ou de mourir dans un attentat. Depuis j’ai fermé plusieurs magasins que j’avais en ville. Je suis chrétien. Je vends des objets de culte en bois d’olivier que je réalise moi-même. Je faisais travailler les membres de ma famille mais maintenant je n’arrive plus à nourrir mes propres enfants. J’adore autant la France qui a soigné Yasser Arrafat à la fin de sa vie que la Palestine!»

j’achete quelques objets en bois, des bijoux. Je descends à la cave pour visiter l’atelier. Confiant, je laisse mon sac entrouvert sur le rebord de la chaise la plus confortable de la maison. Nous repartons et Samy, le chauffeur de taxi arabe chasse quelques gosses qui mendient. Je n’ai pas de monnaie au fond de mes poches.

On roule encore le long du mur et je cherche des tags, ceux avec les paroles de la chanson « the wall » comme à Berlin, mai je ne les trouve pas. Plus tard mon fils m’appele et je ne peux pas tout lui raconter dans la voiture, mais je suis content de l’entendre. Je ne peux pas tout lui raconter parce que j’ai menti à Samy, mon meilleur ami à qui j’ai omis de dire que je suis juif. M’aurait-il emmené dans son taxi ? Je pense que oui ! Ça n’aurait rien changé au problème, un client est un client et il ne confond pas business et amitié.

On repasse devant un distributeur de sous parce que je me suis rendu compte que mon porte monnaie a disparu avec 400 euros. Je n’ai quitté mon sac des yeux qu’une fois, dans l’atelier de Selim, le meilleur ami de mon meilleur ami qui semble d’ailleurs très gêné. Il me consent un petit rabais sur la course. Je lui paie ce que je lui dois avec une barre qui commence à s’enfoncer au milieu de ma tête.

Je lui demande si je peux lui poser une dernière question avant que nous ne nous séparions : croit-il qu’une paix durable est envisageable dans ce pays entre le peuple juif et le peuple palestinien? Il me répond ceci : « écoute-moi je suis ton ami! Tu as une maison où tu loges ta famille ! Un jour je viens et je te dis qu’il faut que tu ailles louer quelque chose plus loin ! Que fais-tu ? On ne peut pas parler avec les juifs parce qu’ils nous répondent toujours Hitler par ci et Hitler par là! »

Jérusalem, là où les dieux sont tombés sur la tête
21 Mars 2009
C’est ce matin que je me décide à quitter Tel Aviv. Je me sens en forme, j’ai bien dormi et je commence à cesser de m’apitoyer sur mon sort ce qui est plutôt bon signe : je n’ai pas la gueule de bois, ce qui est exceptionnel, car habituellement je l’ai même quand je n’ai pas bu. La chambre d’hôtel est bien trop pourrie et le night clubbing ne m’attire pas. Et j’en ai plus que marre de cette télé qui marche sans cesse Franz Ferdinand, britney spears et Billy Idol. Bon, je recommence à râler, ce qui veut dire que je suis au top. Je fais ma valise et cours derrière un bus, un des rares bus qui marchent le shabbat, du vendredi soir au samedi soir. D’ailleurs le prix est un peu plus cher aujourd’hui. A la gare centrale, je croise de hindous, des chinois, des thaïlandais. Devant l’étal d’un boucher, je sors l’appareil, mais un type m’engueule tandis que des asiatiques rigolos prennent la pause. Je range mon appareil et leur demande mon chemin. Pas de réponse. Je reprends la route. Au milieu du chemin, des chauffeurs de bus s’engueulent et se battent. Je ne comprends pas tout, mais visiblement, c’est un problème de paye, de salaires. Je prends un bus pour Jérusalem. Un taxi pour 9 personnes. Le type qui me charge ressemble à de ces grands types assemblés de briques et de brocs que ma mère aurait appelé un Golem, cette créature faite de boue, fabriquée par le vieux rabbin du ghetto de Prague. Je m’assois à côté d’une jeune femme qui vient des philippines. Elle est naturellement curieuse et assez rapidement nous lions connaissance. Elle s’appelle Zina. Elle parle dans plusieurs téléphones à la fois, parfois en anglais, parfois en hébreu. Elle me parle de Nice ou de Cannes ou elle aimerait aller. Je lui demande si elle aime ce pays. Elle s’y trouve heureuse, c’est mieux qu’aux philippines. Elle est venue là parce qu’on lui avait dit que c’était la terre sainte, mais finalement, la terre, n’est pas aussi sainte que ça. Son boy-friend travaille à Jérusalem et elle, à Tel Aviv. Ils sont aides à domicile auprès des personnes âgées. La dame dont elle s’occupe a 92 ans. Elle est d’origine russe. Un peu plus tard, elle me le présente. Il s’appelle Georges. Il est témoin de Jéhova et m’explique qu’en Israel, il commence à se faire des amis juifs ! ils sont là depuis 3 ans. Ils sont un petit groupe d’amis et nous nous photographions ensemble. Je lui demande s’il est heureux ici ! il me répond qu’on est jamais aussi heureux que dans son propre pays. Je finis par comprendre la façon dont le ministère du travail procède en Israël : les chinois sont ouvriers agricoles, les thaïlandais sont dans le bâtiment et les philippins sont aides à domiciles, principalement auprès des gens âgés touchés par la maladie d’Alzheimer. Lui, il aurait préféré le bâtiment, mais c’est comme ça ! nous entrons dans le vieux quartier de Jérusalem par la porte de Jaffa et là, je me dis que c’est l’un des moments les plus absurdes de ce voyage et sans doute l’un des plus beaux : je rentre dans ce lieu saint de la culture juive accompagné par un philippin bavard, charmant et témoin de Jéhovah. Il m’aide à retrouver le chemin que j’ai perdu voici longtemps. Il parle un hébreu moderne et fluide, issu de la langue sainte dont j’ai appris à contrecœurs les rudiments sous les coups de taloche d’un rabbin sénile, tandis que mes copains d’école allaient faire judo, ou jouer au foot ou au rugby ; Georges le Philippin l’a apprise parce qu’il faut bien bouffer et qu’il n’y avait sans doute pas de boulot dans son pays. Je me dis qu’ici, je suis à la recherche de réponses à mes questions, mais je me rends compte que j’ai de plus en plus de questions sans réponses qui se posent à moi. Un dédale dans un souk et les gens m’abordent pour m’inviter à visiter leur magasin, pour acheter des objets religieux, des t-shirts, des épices, de la viande. Je trouve mon hôtel. Monsieur Youssef m’accueille. Ma chambre est spartiate, mais clean. Il s’assoit à côté de moi et m’aide à connecter mon ordinateur sur la WIFI ; Je lui demande s’il est heureux ici. Il me propose de venir travailler quelques temps dans son hôtel contre le gîte et le couvert. Je lui dis que je réfléchirai. Pour l’instant. Je vais continuer à avancer. Il me dit qu’il peut me présenter à des gens si je veux continuer mon voyage vers les territoires occupés. je continue à chercher ma route parmi le dédale du quartier arabe. Je me retrouve devant la basilique du saint sépulcre. je photographie des catholiques du monde entier en train de prier. Je pense aux dernières déclarations du Pape sur les préservatifs et je passe mon chemin. Je continue à marcher et à me perdre. Je croise de plus en plus de soldats. Un gamin me tape quelques sous, râle parce que je ne lui donne pas assez puis s’enfuit devant un type en arme. un autre gamin lance un caillou dans ma direction crie « sorry » et s’enfuit lui aussi en rigolant. Je demande au soldat mon chemin et il me répond en hébreu, sans chercher à comprendre mon anglais hésitant. Je vais à droite puis à gauche, puis encore à droite et je suis perdu. Puis le mur des lamentations apparaît devant moi. Je suis encore fouillé, palpé, retourné les bras en l’air. L’écriteau sur le mur dit que le Grand Rabbin autorise les fouilles et le matériel de détection, même pendant le shabbat. Je marche en plein soleil vers le mur. Je fais quelques photos mais je me fais engueuler comme un gosse qui vient de faire une bêtise ! « pas de photos pendant le shabbat » je me dirige vers le mur. Le type à côté de moi, tout à sa foi, colle sa tête dans l’une des brèches du mur de l’ancien temple ! Si moi, je faisais ça je me la coincerai à l’intérieur et je n’arriverai jamais à la ressortir! Des gens prient et m’invitent à me joindre à eux. Je me trouve dans une drôle de situation, moi qui ne sais pas prier. J’aimerai bien passer un message à mes parents en passant par le mur, j’aimerai savoir s’ils vont bien, s’ils peuvent me dire si tout cela à un sens. J’ai une larme qui coule de mon œil, celui qui commence à devenir rouge après le coup que j’ai pris l’autre soir. Je reste là un instant mais je me sens gauche et maladroit, pas à ma place, comme toujours. Je vois la mosquée au dessus de moi, l’un des lieux les plus saints de l’Islam. L’accès domine le mur par une passerelle de bois. Il est fermé, à cause des attentats, des émeutes. Je marche au dessus des ruines du vieux temple de Jérusalem, le lieu le plus saint de toute l’histoire du peuple juif ! Normalement, je devrai après avoir été fouillé et palpé être touché par le doigt de dieu, mais rien, que dalle ! Je fais quelques photos et regarde des petits mômes qui jouent au foot, comme tous les gamins du monde. Les franges rituelles dépassent de dessous leurs chemises. Ils prennent des pierres sacrées et en font des buts. Les pierres sacrées, avant de s’entretuer pour elles , ça devrait servir à faire des trucs comme ça : on taperait dessus pour faire de la musique, on écrirait des poèmes qui parleraient de leur beauté, on les regarderait le soleil couchant se refléter dessus, on s’en servirait pour jouer au foot ou à la marelle. L’un des gamins en costume de juif d’Europe centrale court porte 2 chapeaux l’un sur l’autre et tous le monde rigole ! il a piqué l’autre à son copain qui essaie de le récupérer. Tout à coup il redevient un enfant comme les autres! Sa mère le rappelle sévèrement à l’ordre, avec un joli sourire au coin du visage. Un type à côté de moi lit un bouquin sur l’affaire Total. Les femmes portent parfois la perruque. Les hommes sont vêtus comme si on était en Russie, sous la neige. Je marche un peu. J’entends la voix du Muezzin. Le soleil de mars commence à descendre. Je rentre et je m’effondre sur mon lit, dans ma chambre. Je dors comme je ne dors jamais, c'est-à-dire comme un plomb. Je me lève, réveillé par la prière qui monte du minaret, belle et ondoyante, sinueuse. Je cherche où je suis. Je redescends. Je croise ces gens qui travaillent là dans cet hôtel, aux côtés de Monsieur Youssef, le patron et qui sont des routards, pour un instant de passage à Jérusalem. Ils partiront visiter d’autres contrées un peu plus tard. J’ai vu ce type qui revenait de Jordanie. Il parlait français. Il avait oublié son appareil photo dans le bus et le chauffeur avait fait des pieds et des mains pour passer le poste frontière en sens inverse pour le récupérer malgré les soldats israéliens. Est-ce que tous les hommes sont bons, prêts à aider leurs semblables, si tout se déroule dans le bon contexte ? L’année prochaine le routard ne sait pas où il sera, mais l’an passé il était parti en train pour la chine et il avait marché. Il avait un couple en face de moi. Elle était d’origine Japonaise. Ils partageaient la chambre à côté de la mienne et plus tard dans la nuit ils m’ont réveillé en faisant l’amour bruyamment. On a bavardé un peu en fin d’après midi et puis je me suis rendu compte que je n’avais pas mangé depuis hier soir, tout le sucre et tous les trucs que j’avais absorbé avec ce vin blanc pour me remonter le moral, je les avais oubliés. Bettina, une jeune allemande m’a donné des cacahouètes et on est sortis dans l’obscurité du souk pour traverser la ville sainte ; je lui ai parlé de mon père et de mes problèmes avec l’Allemagne. Elle m’a posé beaucoup de questions sur la Shoa. Elle venait de passer son bac et préparait une formation. Chaque réverbère était éteint. J’ai suivi les juifs qui revenaient chez eux après shabbat pour me rapprocher de la sortie, de la porte de Jaffa, vers le quartier juif. Je me suis arrêté pour photographier malgré l’obscurité la porte en face de l’église Luthérienne. J’ai marché longtemps jusqu’à la tombe du roi David, en écoutant de douces mélopées qui venaient je ne sais d’où. J’ai encore croisé des soldats l’arme à la main, des types avec des talkies-walkies qui fouillaient chaque recoin. Sans doute me croyez vous fort et costaud avec mon œil au beurre noir, mais je me suis senti petit et vaguement inquiet par cette nuit sans lune ! Je suis revenu à l’hôtel et j’ai bu encore du thé avec un type qui s’appelle John. Je l’avais pris pour un arabe avec sa barbe, sa façon de parler avec chacun. Je lui ai demandé d’où il venait ! il m’a répondu qu’il était américain et qu’il était né en Alaska, qu’il était venu en Israël étudier la bible il y a une dizaine d’année. Là, il faisait des petits travaux de peinture, bricolait par ci par là dans le souk pour survivre. Je lui ai dit qu’il ressemblait à Victor Hugo, un grand homme, d’ailleurs, un humaniste respectable. Il m’a raconté que ce qui compliquait tout, ici, c’était les traditions familiales : il connaissait une femme à quelques mètres d’ici, une voisine, une femme formidable qui avait élevé ses 9 enfants ! Très malade, elle devait se rendre l’hôpital, mais personne n’a voulu qu’elle n’y aille. La peur de l’opération, la peur du médecin juif, les préjugés, les superstitions. Finalement, elle en est morte. M’a raconté également l’histoire d’un jeune arabe qui devait partir faire des études de biologie en Europe et qui dut revenir à la demande d’un de ses cousins qui avait besoin de lui pour le seconder dans l’affaire familiale. Le type n’a jamais entrepris les brillantes études auxquelles il aspirait et travaille encore dans le souk. Peut6être en veut-il à tout le monde, maintenant ? Plus tard, je remonte dans ma chambre et je me demande si j’arriverais à aller à Bethléem, demain, dans les territoires occupés. J’essaie d’en parler à Monsieur Youssef, mais je crois que lui aussi a trop fumé le narguilé. Je travaille un peu. Dans la nuit, j’entends des sirènes de police
Tel Aviv - des chinois, des africains, des russes
20 Mars 2009
Migraine ! me réveiller avec quelques tartines trempées dans un café puis courir dans la rue trouver une carte téléphonique et tout est assez dingue car tout a tellement changé depuis 40 ans ! à l’époque, c’était après la guerre des 6 jours ! Les gens étaient traumatisés, passionnés, exaltés, heureux, inquiets, tristes, orphelins, veufs, veuves, mais vainqueurs ! Les Israéliens venaient de gagner une guerre, cette année là !il ya avait du boulot pour tout le monde ! « ici, c’est l’Amérique », m’avait dit un monsieur dans la rue. Aujourd’hui, ça me ferait plutôt penser à cette Amérique de Franz Kafka que j’ai croisée il y a 2 ans à Prague. J’étais avec mon copain Joseph et il s’est fait virer de la piscine parce qu’il ressemblait à un arabe avec son chèche sur la tête. Et puis il a enlevé son chèche et on l’a laissé rentrer. Aujourd’hui, je marche dans un pays bariolé, d’africains, de chinois, de russes, des gens qui se retrouvent dans l’un des plus petits pays du monde. J’ai changé mon emploi du temps et je n’arriverai pas à aller en Samarie aujourd’hui, à cause de mon heure d’arrivée hier soir. A l’hôtel, j’écris devant la télé et il y a un numéro musical avec un trio qui joue l’air du bon la brute et le truand à l’harmonica et tout à coup j’ai l’impression de ne pas avoir quitté la maison, quand le soir la télé marche et que je ne la regarde plus. Je dors dans une petite chambre assez rudimentaire ! il y a la wifi et suffisamment de prises électriques pour recharger mes batteries. A côté de l’hôtel bruyant, il y a une boutique de photos incroyable. Le photographe est mort depuis longtemps et son épouse propose encore ses photos au public : Israel et ses colons des années 40,50,60 ; Les premières constructions, les gens qui vivent sous des tentes en plein soleil, en essayant de rendre le sol fertile malgré des cailloux par 40° degrés à l’ombre. Les immeubles me font penser à Le Corbusier. Tout est en pleine réhabilitation dans ce quartier. Une plaque commémore l’action de la Hagannah, l’armée secrète, dans cet immeuble. Je sors puis traine dans les rues. Dans cette ville du moyen orient en pleine guerre, je croise quelques contrôles de sécurité au milieu du gigantesque marché de la hachlat benjamin : les gens font leurs courses, dans le bruit, les étals de fruits et légumes ! tout le monde gueule et s’engueule avec bonne humeur au milieu des touristes et des ménagères ! tout le monde prépare son shabbat. les danseurs et musiciens, artistes du festival qui se déroule sur la plage ; un homme costumé en femme envoie des baisers dans le ciel ou dieu est peut être encore en train de nous regarder, aux côtés de jeunes juifs orthodoxes qui regardent la scène d’un air perplexe. L’un d’entre eux s’approche de moi et me demande si je suis juif. il me propose de me joindre à lui pour faire une prière, nouer les noirs« tefillins » autour de mon bras. Dans la rue, le dos tourné aux passants, contre un magasin de maillots de bains, un mec prie, un de ces petits chapeaux de cowboy, tiré d’une panoplie d’enfant sur la tête, histoire d’avoir le crane couvert, car c’est la religion qui veut ça. Peu de policier, de militaires, moins qu’à Paris. Des jeunes, des Africains qui dansent, des gens qui viennent d’Amérique du sud ; des clochards dorment sur le sol ! je mange un sandwich au fallafel et bavarde avec le monsieur qui me sert. Puis je parle avec une dame qui connaît la France parce qu’elle va aller skier au club med dimanche, dans les Alpes. Je marche le long de boutiques de mode ou s’entassent de belles orientales. Mais j’ai partout l’impression qu’on construit Tel Aviv. Dans un sex shop, des gamines choisissent un sex-toy devant un gars qui regarde la scène le regard vide. Tout est comme ailleurs ! A l’hôtel, je parle avec Fred, un jeune hollandais qui voyage à travers le monde. Il travaille ici depuis un an environ ! il fait les chambres et accueille les clients. il a également travaillé en Grèce, en Turquie, en Allemagne. Il adore Israël et pense y rester encore un an ! il vit et travaille à l’hôtel ? Il mène ici une vie tranquille. On peut y croiser tous les peuples de la terre : yéménites, africains, chinois, russes, européens !je lui demande s’il ressent le conflit et il me répond que les médias parlent toujours de ce qui ne va pas. Il aime la mer, l’air, la fête, la liberté. Il me conseille demain soir de prendre le bus pour Jérusalem et de revenir dans la soirée. Moi, je ressors, il est 18 heures et les hommes accompagnés de leurs enfants s’engouffrent dans les synagogues. Les rues se vident et on se croirait à Périgueux tant tout est calme, serein, vide, refermé sur soi-même. J’ai l’impression d’être rentré à la maison. Fred me dit que les gens vont ressortir vers 22 heures et que ça va ensuite durer toute la nuit. J’entends monter dehors les bruits de la ville, les sirènes des flics, une fille qui rigole. Je ressors. Je marche sur une plage infinie. J’entends la mer. Des gars fument le narguilé assis sur le sable. Une voiture le coffre ouvert. Le son d’une musique turbo folk(electro+musique traditionnelle)envahit la mer, le sable. Des couples s’enlacent et dansent, fument, picolent. Ils sont assortis, « enchabatés »(pour ne pas dire endimanchés). Devant la boite de nuit, le videur fouille, contrôle les identités. Une plaque commémorative rappelle qu’ici, dans ce lieu branché, une vingtaine de gamins sont morts dans un attentat le 1 juin 2001. Je traine encore dans les boutiques après avoir paniqué un instant devant le distributeur de sous qui me parle en hébreu. Les boutiques ouvertes encore ce vendredi soir sont tenues par des chinois, des africains, des russes. Les juifs ne travaillent pas ce soir et je n’ai vu que très peu d’arabes israéliens à part ce type qui voulait vendre des bouquins de yoga à tout le monde, pour oublier la haine. Je partirai demain, si j’arrive à me lever ! mangé du sucre et bu un peu trop.
WEEK END A ROME
19 Mars 2009
il est 14 h35 et j’ai dans la tête cette impossible chanson d’Etienne Daho : « Weekend à Rome » ! j’ai embarqué ce matin pour l’Italie. Je suis arrivé à l’aéroport Charles de Gaulle vers 4 heures du matin pour décoller vers 7 heures avec une escale à Rome, mais l’avion est parti en retard à cause des grèves, sans moi, malgré ma course dans l’aérogare. J’avais dormi pendant tout le trajet, et je me suis juste réveillé en survolant les Alpes, me faisant une réflexion absurde sur le réchauffement de la planète.(ah bon ! je croyais qu’il n’y aurait plus de neige…). A côté de moi, un groupe de supporters qui venait assister au match de dimanche. La dame parlait d’une pizza sur l’avenue qui mène au Vatican. Le pape n’est pas là, on n’ira pas le voir ! Tout à coup, elle s’est énervée contre lui, contre ses déclarations sur le préservatif qu’on interdisait aux Africains, obligeant les gens à la procréation et à l’abstinence. J’étais en train de lire Libération et Courrier International, qu’on m’avait distribué dans l’avion. Après avoir couru dans l’aérogare à Rome Fuimicino, de haut en bas, de gauche à droite et pris deux fois un petit train du terminal B au terminal C pendant plus de 3 heures, j’ai fini par retrouver ma valise, un repas chaud et la possibilité de ma balader en attendant l’avion de Tel Aviv vers 22h10 ; J’ai couru ! j’ai rencontré une jeune femme qui vit à Tel Aviv ; Elle s’appelle Virginie et y travaille comme assistante de production, mais elle ne fait pas que des choses qu’elle aime. Elle parle l’anglais et l’espagnol mais maitrise encore mal l’hébreu. Elle est partie vivre là bas il y a trois ans. elle a des difficultés pour s’adapter au monde du cinéma israélien qui est plus difficile que celui de la production en France : moins de films et réseau difficile ! elle se sent bien là-bas mais hésite à revenir. Ce n’est pas comme la dernière immigration russe !ne pouvant pas revenir en ex-Urss, ces gens étaient prêts à prendre n’importe quoi comme boulot. Nous on a le choix ! si ça nous plait pas, on sait qu’on retournera en France et que l’antisémitisme n’y sera jamais aussi fort qu’en Russie. On a parlé et puis, j’ai eu envie de m’asseoir un peu pour prendre des notes. Plus tard, elle m’a dit qu’elle allait voir une copine à Rome ! « on partage le taxi ? » Envie de prendre un bus ou le métro. Un drôle de monsieur chauve et barbu qui ressemble à un espion russe dans les films sur la guerre froide (daniel emifork… vous souvenez vous ?)transfère mon billet et m’envoie me faire fouiller, pour la troisième fois, les bras en l’air, devant derrière, comme le prisonnier dans la série anglaise. Partout ça circule sur de petites voiturettes. L’aérogare est blindée de types armés, l’air louche. Je ne sais plus si je parle anglais, ou suédois tellement tout se mélange dans ma tête. Je mange un petit repas chaud qu’Air France me paye et je commence à me plaindre tout seul que la vie est dure et que je serais mieux tout seul à la maison ! mais plus tard, je me tais en moi-même et le moral revient ! J’appelle l’hôtel à Tel-Aviv. On m’attendra toute la nuit !

je prends le train et m’endors. Le contrôleur me réveille. J’avais l’impression que j’étais encore dans l’avion et je suis étonné car je ne savais pas qu’il y avait des contrôleurs dans les avions. . Je descends à la gare de Roma Termini. Je traverse une place avec des gamins qui distribuent des journaux gratuits, des Mac-do comme partout, des palmiers, des types un peu chinois qui font du roller, de petits péruviens qui se baladent avec des écriteaux autour du cou ! sur les écriteaux, j’ai l’impression qu’il y des noms de fromage, mais je pense qu’il s’agit d’un menu qu’ils ne veulent pas qu’on leur serve si on les invite au restaurant. J’entre dans le musée national et je m’assois un peu dans un jardin. Une fontaine qui chante, la statue de Tibère dans sa toge, mon vieux copain dans un livre de latin en 6ème, et les tombeaux de ses gardiens. Cette halte me fait du bien, m’aide à oublier la fatigue qui me pèse. Je retourne prendre le train en sens inverse. Un type en face de moi parle à son copain et même si je ne comprends rien à ce qu’il raconte, je ne pense pas qu’il soit en train de lui vendre un tuyau aux courses, sur un cheval crevé. Je reprends le train et dors. Puis je retourne manger dans ce restaurant d’aéroport ou j’ai obtenu des tickets repas par Air France. Plus tard au moment d’embarquer, je passe à travers un contrôle incroyable, fouille et questions sur ma véritable raison d’aller en Israel. Je me débrouille en Anglais. En fait, depuis une heure, je parle couramment anglais, italien et hébreu, ce qui donne une sorte de suédois assez fatiguant quand je pense en cette langue. Impossible de retrouver ma valise sur El Al, la compagnie Israélienne et je me refais contrôler une fois de plus car on craint que ma valise ait été volée, puis qu’on ait changé à l’intérieur mes affaires pour y mettre des explosifs. Finalement je reprends avec ma valise un avion De la compagnie Italienne. J’attends et l’avion est retardé pour une raison que j’ignore. Les gens dorment. Aucune explication. Je parle avec Michael. Il a une kipa sur la tête. Il vit en région parisienne. Il est arrivé avec sa famille d’Algérie en 1969. Un vrai juif d’Afrique du Nord, un séfarade, battant, marrant et ambitieux ! Il a monté son affaire, il avait 22 ans. Maintenant, il ne supporte plus la pression sociale en France : on peut plus faire des affaires, sa boite est en train de couler, il y a des flics partout, alors il va voir s’il peut monter un business à Tel Aviv, parce que, même là-bas, on dirait que c’est moins dur qu’ici. On quitte Rome vers 23h40 et je me retrouve à tel aviv vers 4 heures du matin. Queue aux taxis. Le type roule comme un dingue et je sais que souvent il ne faut pas mettre sa ceinture à l’arrière pour ne pas que le chauffeur se sente insulté. Il manque percuter d’autres bagnoles, des camions à plusieurs reprises ! Tel Aviv est en pleine activité à 4 heures du matin. Des types dorment par terre, au milieu du trottoir, comme à Paris. Arrivée à l’hôtel. Prendre une douche. Dormir…
Téléphone-nous en arrivant !
05 Mars 2009
« Téléphone-nous en arrivant ! » me disent-ils tous ! je raccroche le téléphone. De l’autre côté, j’ai parlé à ces femmes, ces hommes qui vivent en Israël, en Samarie, dans les territoires occupés. Certains ne me connaissent pas et sensibles à ce que je leur explique me parlent avec humeur et générosité comme s’il allait de soit que nous nous rencontrions…Cette dame qui a connu mon père et ma mère me tire presque les larmes des yeux, mais tout se cache derrière un sourire. Je lui dis que cette après midi que nous avions passés tous ensemble avec son mari et ses enfants, sous le soleil de la Dordogne il y a 35 ans inonde encore mon cœur et mon âme. Et ce chanteur qui habite Tel-Aviv. Tout me semble plus simple déjà, maintenant que nous nous parlons. Je ne sais pas ce que je vais raconter, bien, sur, mais je commence à comprendre comment je vais le raconter ! et je transpire encore sur des tapis, sous des poids, sous des câbles d’aciers que je tire pour me muscler les biceps, le dos, les abdominaux ou ce qui reste de ces ruines … un drôle de black qui fait semblant de parler avec un faux accent américain me dévisage. Son short met en valeur son cul musclé, il fait saillir ses bras et ses épaules ; il porte une casquette de rappeur vissée sur le crâne. Le jeune type qui l’accompagne parle français, il est un peu plus petit, moins musclé et il est habillé exactement comme le jeune black. Se dents sont blanches comme les pages d’un cahier Clairefontaine. Je n’ai jamais encore vu ça auparavant ! je circule, je vois le médecin, je répète encore les mêmes gestes devant la glace jusqu’à ce que je les oublie, jusqu’à ce que je sois machinalement le reflet de moi-même, ce reflet capable de chanter sur scène d’invraisemblables histoires secrètes.
Travailler encore tout en restant frais, disponible et spontané
04 Mars 2009
Mon voyage se précise ; j’attends mon billet qui ne vient pas ! Problèmes administratifs comme d’habitude aux moments importants de ma vie. Travaillé sur « militants de la base » ! à la radio ce matin une critique du concert de Vincent Delerm et ce qu’on raconte sur son spectacle me semble très intéressant, très original, respectable. Travaillé encore devant la glace, malgré le téléphone qui sonnait, l’organisation des concerts en hollande, dans les landes ou à Paris, les disputes entre les uns et les autres. Réponse du journal pour lequel je serai correspondant qui me fait confiance mais se borde de plus en plus au cas où mes propose soient mal compris ! Pas aimé mes photos, trop esthétiques, trop léchées et retouchées. Ok ! Je prends ces critiques et je change. Je pense que cette critique s’adapte aussi à mon travail, trop léché trop abouti et pas assez spontané, pas assez frais. Dur de retrouver ce côté « photo prises à la sauvette » dans mes chansons… je m’en rends compte en ce moment et j’essaie de retrouver quelque chose de nouveau en répétant, mais répéter pour se rassurer, est ce que ce n’est pas une façon de tuer dans l’œuf la spontanéité qui donnait une telle fraîcheur aux premiers concerts ? Moi qui en fait tellement trop, ou dois je m’arrêter pour ne pas avoir l’impression qu’une fois que le concert est fini, les gens debout, chacun ne rentre pas chez lui avec un morceau d’oubli ? A la dédicace, chacun me parle du dernier concert qu’il a aimé un peu, comme au restaurant chic, les gens parlant de la meilleure table à laquelle ils ont mangé le mois dernier ! C’est ainsi ! Travailler encore tout en restant frais, disponible et spontané. Souvent on me parle de concert ne m’ayant jamais touché, mais l’émotion du public, ça ne se discute pas. Bon, c’est ça comme ! Travailler pour garder le droit d’être un artiste intermittent du spectacle dans un contexte où seuls ne subsisteront que les meilleurs ou les plus riches, les mieux placés dans le sérail…. Les meilleurs et les mieux placés… la cérémonie des victoires de la musiques, l’autre soir ! Tout est si évident : victoire de Bashung, l’un des meilleurs parmi les artistes « marginaux », ce genre d’anar de droite à la Gainsbourg qu’ont toujours adoré les maisons de disque ! tout est parfait et lisse pourtant : l’image, des textes de bons auteurs, des compositions de compositeurs de talents, l’interprète au top, le packaging longuement réfléchi, les arrangements faits par les meilleurs dans de grands studios à travers le monde ! le temps et l’argent passé sur l’image, l’album, la tournée. Et ce pauvre Bashung dans de telles difficultés de santé qui laisse passer une émotion pourtant contenue. Et tous ces artistes lisses même dans leur engagement… même Arthur H en fait trop et gagne, car on n’en fait jamais trop quand on a du talent et qu’on reste le dernier debout. Pour le reste, je n’ai rien à en dire. Le public se retrouve parmi ces jeunes artistes et c’est bien.
A la salle de sport, le coach passe derrière moi et augmente les charges, augmente la puissance de mon travail. Ce matin j’ai mal partout. Je rencontre à l’hypermarché cette jeune femme qui vient d’avoir une enfant. Nous travaillions ensemble autrefois à la chambre de commerce. Elle parle de son fils et je pense aux miens, quand ils étaient petits. Elle m’explique à quel point son fils est intéressant, ouvert ! Le gamin répond nonnonnon assis sur le caddy. J'ai rêvé cette nuit que j'interviewais un groupe de rock en Iran....
Militants de la base
03 Mars 2009
Badinter sur France Inter évoquant l’antisémitisme et l’antisionisme des années 30 et celui d’aujourd’hui ! Contre une sur dramatisation ! Parle des prisons, honte de la république ! Rétrospective du photographe Marc Riboud. Parle d’écriture et de dessin, de composition picturale. Semaine de bricolage. Ecrit de nouvelles chansons. Préparé ce projet de départ vers Israël, pris mon billet, fais les comptes, joint le journal pour lequel je serai correspondant. Vu l’éditeur du bouquin pour lui raconter ce que j’aimerai mettre dans le prochain bouquin : photos, carnet de route. Voici quelques extraits de l’une de mes nouvelles chansons :

« Militants de la base
Vendent sur les marchés du muguet le premier mai font signer
Des pétitions pour faire abroger des lois scélérates, vont le soir
Aux réunions, pour avoir l’impression que ça fait bouger le monde

Militants de la base
Disent non aux décisions politiques et militent encore et encore
Disent qu’ils ne seront jamais d’accord avec la loi du plus fort
Font des brocantes pour des victimes, mal logés, sans papiers

Militants de la base
Généreux de leur temps font signer des pétitions pour le changement
Ont des idées, collent la nuit des affiches où s’affichent
Des hommes politiques qui trahiront si le vent tourne pas rond »

Patrick Ochs(mars 09) extrait de « militant de la base »

J’écoute les maquettes de « Britney Spears », « elephantnain.com », « les fameuses divorcées » « étonnant et magnifique » « étonnant et magnifique (récit) » et je me rends compte que ce nouvel album écrit avec Loïc est assez différend de ce que je n’ai jamais fait. Je n’en perçois pas trop encore la direction Il me reste d’autres chansons à mettre en piste « le cœur qui s’anime », « au commencement » ! je crois que je prépare l’un de mes plus beaux albums. Je me prépare pour mon voyage, pour le concert de vendredi ; sport, répétitions, coups de fil. Mon fils à la maison, les choses sont un peu plus souples qu’elles ne l’étaient. On a bu un verre et joué de la guitare dehors, sous l’arbre, puis on a dîné et je me suis endormi devant Shreck 3. Réussi à l’obliger gentiment à se raser une barbe approximative malgré son air d’enfant. La mienne pousse et me donne l’air d’un Gainsbourg vieux.